Le carnaval en Martinique, Guadeloupe et Guyane se veut touristique

Les carnavals des Antilles-Guyane sont-il en mesure d’être des leviers de développement touristique ? Oui, si l’on en croit les acteurs du tourisme. Les exemples ne manquent pas : au Brésil, 1 million de personnes étaient attendues au carnaval de Rio en 2016 ; à la Barbade, on estime que le Crop Over aurait généré 80 millions de dollars dans l’économie en 2014.

Dans ce contexte, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane veulent leur part du gâteau. Plusieurs initiatives, portées par des associations, des élus ou des entreprises ont vu le jour afin de créer des produits touristiques, les faire connaître, les commercialiser.

Mais si la recette semble évidente sur le papier, elle connaît quelques écueils. Comment fédérer les acteurs impliqués ? Quels circuits de distribution sont les plus efficaces ? Et finalement, comment évaluer la portée de cet événement d’un point de vue touristique ?

La mise en tourisme du carnaval

Contrairement aux apparences, le carnaval n’est pas intrinsèquement un produit touristique. Il n’a pas été initialement conçu pour les touristes. Sa « mise en tourisme » est le résultat d’un processus, d’une prise de conscience que le patrimoine immatériel pouvait constituer un attrait auprès des visiteurs.

Le carnaval est avant tout un événement « doté d’une puissance symbolique pour les populations locales qui y voient un fondement de leur identité et de l’unité de leur groupe », soulignent Fabiola Nicolas-Bragance et Pascal Saffache dans une tribune. Ce n’est que depuis quelques années que la manifestation populaire s’est transformée en potentielle ressource économique, notamment en capacité d’attirer des visiteurs.

Cette prise de conscience s’est d’abord traduite par une mobilisation des pouvoirs publics. En Guadeloupe, depuis 2007, il est possible de suivre les parades en ligne sur la TV-Carnaval de la Région. Le Schéma régional de développement guyanais du tourisme et des loisirs de 2013 présentait le carnaval comme « le principal évènement à vocation touristique grand public » qui « (…) attire des visiteurs de métropole et des Antilles ».

En parallèle, les comités de tourisme se sont mis à vanter les carnavals à travers des brochures promotionnelles, des sites web ou des eductours d’agents de voyages. A chaque territoire ses atouts : la Guyane se targue de posséder le plus long carnaval du monde ; la Martinique promet une manifestation « inclusive » ouverte à tous ; tandis que la Guadeloupe met en avant ses groupes à peau et ses mas.

Toutefois, jusqu’à présent, il n’y avait pas ou peu de produit touristique, comportant prestations et services, clairement identifié. La charrue a-t-elle été mise avant les boeufs ? En réalité, les campagnes de communication ont fait du carnaval  un événement emblématique de la diversité et du dynamisme culturels de ces territoires. Il était presque un prétexte. « Nous sommes des destinations culturellement riches », semblait-on revendiquer, « la preuve avec notre carnaval ». Une affirmation d’autant plus importante en Martinique et en Guadeloupe pour contrebalancer l’érosion du tourisme balnéaire.

Aujourd’hui, la tendance semble évoluer avec la création de produits spécifiques.

Une offre touristique qui se structure 

De nouveaux produits touristiques voient le jour depuis quelques années, portés par des offices de tourisme, des associations et/ou des entreprises. Ces produits associent des prestations de type accueil

Le positionnement est clair : le carnaval peut se vivre de l’intérieur, comme un local.

Ainsi, en Guadeloupe, l’office de tourisme du Gosier a créé en 2012 un « pass » spécifique pour son carnaval, le Goziéval, spécifiquement pour les visiteurs. Deux formules sont proposées :

La première (30€) comprend

  • l’immersion au sein d’un groupe de carnaval,
  • le costume
  • la participation à l’atelier du groupe
  • la remise d’un CD avec des photos souvenirs
  • les collations.

La seconde (40€) inclut en outre le maquillage, les accessoires, le repas et le ravitaillement pendant la parade.

Depuis cette année, sous l’égide de l’Office de Carnaval de Guadeloupe, il est possible de visiter les ateliers de confection et/ou de musique des groupes et d’échanger avec ces derniers pour 6€. Les touristes peuvent assister aux parades dans les gradins pour des tarifs entre 5 et 50€.

En Guyane, le comité de tourisme publie des propositions de séjour de 6jours/7 nuits pendant la période carnavalesque. Il est suggéré aux visiteurs de participer à une soirée masquée chez Nana, de se rendre à un bal tololo, d’assister à la parade de Kourou, mais aussi de profiter d’activités annexes comme des ateliers culinaires ou la visite du marché de Guyane.

Des entreprises se lancent également : c’est le cas de Touriska en Martinique qui propose aux touristes d’être immergés dans les événements locaux . En 2016, l’entreprise a lancé le « Touriska Kouri Vidé », un concept permettant aux touristes de défiler derrière un groupe à pied. « Je les récupère sur leur lieu d’hébergement ou à un point de rendez-vous et je les accompagne au coeur du carnaval », explique le fondateur Stève Resouf. « Je leur présente l’événement, les différents personnages comme les Marianne La Po Fig ». En 2017, le dirigeant va proposer aux touristes de défiler sur un char sonorisé en partenariat avec l’association Madin’Alternative Santé.

LOGO TKKV 2017 WEB copie

 

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Fédérer les acteurs

Un des défis rencontrés consiste à coordonner les initiatives et leur donner de la lisibilité, avant de les faire connaître, puis les vendre.

En Guadeloupe, l’Office du Carnaval de la Guadeloupe (OCG) est une association qui fédère les comités et groupe. L’OCG a été créée en 2008 pour « organiser et structurer administrativement et techniquement des manifestations carnavalesques dans le cadre d’une réflexion globale sur le sujet », « ouvrir le carnaval au monde », ou « assurer le lien avec les collectivités publiques ». Pourtant, ce n’est que pour l’édition 2017 du carnaval que l’OCG s’est associé aux fédérations locales et régionales pour proposer des formules aux touristes. La situation n’est pas rare. Au Gosier, Sylvie Meri-Desbois, directrice de l’office de tourisme explique que la mise en place du Gozieval a nécessité de « convaincre les groupes, ce qui n’a pas été facile au départ. Ils ne voyaient pas nécessairement l’intérêt d’intégrer les touristes et ne percevaient pas le rayonnement que cela pouvait provoquer au niveau international ». Ce n’est que depuis deux ans que l’office de tourisme a trouvé sa vitesse de croisière sur ce créneau.

En Guyane, le comité de tourisme de Guyane a organisé en octobre 2016 une concertation avec différents acteurs, incluant les comités, groupes, associations et professionnels carnavalesques, les offices de tourisme, agences de voyages ainsi que les compagnies aériennes. La rencontre a eu le mérite de souligner « la nécessité d’une collaboration étroite entre opérateurs. » Parmi les objectifs 2018 de la Guyane figurent la création d’un package sur le littoral, le renforcement des moyens de communication ainsi que le déblocage de moyens financiers supplémentaires.

En attendant, la destination a tout de même déjà lancé une opération de communication digitale autour du carnaval cette année, visant les marchés hexagonal et antillais. Le dispositif inclut une page internet dédiée à l’évènement, l’achat d’espaces publicitaires sur des sites nationaux, la mise en place d’un jeu-concours avec Air Caraïbes et les hôteliers de Guyane ainsi que deux vidéos promotionnelles.

 

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Une commercialisation difficile

Une fois les packages montés, il faut les vendre. Le ciblage efficace de la clientèle, la sélection des canaux de distribution et le facteur temps sont fondamentaux.

Mais faut-il s’appuyer sur des intermédiaires pour commercialiser les produits ou vaut-il mieux vendre en direct ?

« Nous sommes allés à la rencontre des distributeurs et agents de voyage en septembre à Top Résa pour leur présenter les nouveaux produits. Mais ils nous ont expliqué que la commercialisation devait débuter un an à l’avance », confesse Elodie Cairo de l’OCG. Face à cette situation, l’association s’est résolue en 2017 à vendre le maximum de places aux touristes déjà présents en Guadeloupe. Elle s’appuie sur les agences réceptives présentes dans l’archipel et sur les services de conciergerie, mais d’ores et déjà, elle anticipe que les objectifs de remplissage des gradins ne seront pas atteints. Mais l’OFC reste positif « Cette année, nous avons bâti un réseau, nous avons pris la main. Dans le futur, nous allons revoir le timing et proposer de la vente en ligne », poursuit Elodie Cairo.

Au Gosier, l’office de tourisme s’appuie sur un partenariat avec l’école de langues IMLC qui propose à des visiteurs de venir apprendre le français en Guadeloupe, tout en profitant d’un cadre agréable. « La clientèle de l’école est jeune, elle aime s’amuser, c’est une cible idéale », explique Sylvie Dubois.

Touriska en revanche, en Martinique, prend les réservations en direct.

Et ailleurs ?

Aux Antilles et en Guyane françaises, l’offre touristique demeure avant tout centrée sur le défilé. Les services annexes sont peu développés.

En comparaison, à Trinidad ou à Barbade, une multitude d’événements satellites ponctue la période carnavalesque, au point que les carnavaliers soient contraints d’établir un agenda de leurs sorties. Dans les deux îles, les croisières festives succèdent aux petits-déjeuners, aux soirées ou aux compétitions. « Il y a pendant la semaine qui précède le défile, deux ou trois évènements en simultané à toute heure du jour ou de la nuit », affirme Dorry, coutumière des carnavals sur les îles voisines. Résultat : entre le transport AR, l’hébergement, les déplacements sur place, les soirées, les costumes, le budget avoisine facilement 2500€ pour une semaine sur place. « Toutes les réservations se passent en ligne entre trois et un mois avant la date fatidique. Il est possible de trouver des tickets sur place si on a des contacts ou si l’organisateur l’indique », précise Dorry.

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Exemple de planning – Carnaval de Trinidad

Un investissement qui vaut largement le coup car « tout est fait pour assurer le confort et la sécurité des carnavaliers » à travers une série de services annexes. « Nous sommes pris en charge de A à Z », souligne-t-elle. « Pendant le défilé, nous avons le petit-déjeuner, le déjeuner, les boissons à volonté, les snacks et surtout, c’est sécurisé. Il y a un dispositif de police et de militaires. En plus du costume, on nous remet un goodie bag dans lequel se trouve de l’écran total, de l’anti-douleur, des lunettes solaires, des bandanas. Des jeunes femmes sont là pour nous passer de la protection solaire sur la peau. Nous avons accès à des toilettes mobiles climatisées ! Des drinks runners se déplacent avec des caddies à boissons ! Il est possible de se faire maquiller à la pause déjeuner ».

Exemple de goodie bag remis aux carnavaliers à Trinidad

Exemple de goodie bag remis aux carnavaliers à Trinidad

Cette organisation contraste avec les carnavals de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane. « C’est vraiment une expérience ! », conclut-elle.

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